L`Intermède
Johannesburg, la balafrée
Dans les couloirs de la fondation Henri Cartier Bresson, un homme et une femme noirs tiennent un pare-chocs recouvert d'une plaque aux indicatifs de Johannesburg : TJ, pour "Transvaal, Johannesburg". Et une légende  : "Toi tu serais le chauffeur et moi je serais la madame." Ainsi commence le voyage au coeur de la capitale sud-africaine marquée par l'Apartheid,  avec pour guide le photographe David Goldblatt.

david goldblatt, david, goldblatt, rétrospective, exposition, fondation, henri cartier bresson, hcb, prix, parcours, biographie, tj, johannesburg, marian goodman, galerie, photo, photographieUn peu plus loin, une jeune indienne apparaît seule dans la boutique de son père. L'air inquiet, le regard triste, elle se tient les mains. L'arrière-plan est flou, les objets posés sur le comptoir coupés par le cadrage. Tout semble annoncer la disparition imminente du lieu. Car nous sommes en 1976, dans une boutique dont la destruction est prévue par le Group Areas Act, une loi définissant la répartition de la population selon des critères ethniques. Cette photographie, c'est l'histoire d'un exil dans sa singularité autant que dans ce qu'il a de tragiquement commun à l'époque. Dans la deuxième salle de l'exposition, affichée sur le carton qui accompagne son portrait, il y a l'histoire de Paul Lerato Tuge. Cambrioleur à 13 ans, toxicomane à 14, il sera inculpé sept ans plus tard pour avoir volé un pistolet et tiré sur un agent de police. Au-delà de la pudeur, en-deçà de l'exhibitionnisme, c'est l'histoire d'un homme dans toute sa singularité. Mais parmi la vingtaine de portraits d'anciens délinquants exposés par Goldblatt, les éléments de cette histoire, entre misère et violence, sonnent eux aussi comme de douloureux leitmotivs.

Né en 1930 à Randfontein, David Goldblatt a dix-huit ans lorsque l'Apartheid est proclamé. Jusqu'en 1991, comme l'ensemble de ses concitoyens sud-africains, il vit au rythme des nouvelles lois, des restructurations ou des déplacements de population que subissent les victimes d'une ségrégation institutionnalisée. Vingt après, il écrit : "Johannesburg est venue au monde parce qu'on y a trouvé de l'or en 1886. [...] C'est une ville qui, dès ses débuts, a été profondément divisée par la ségrégation raciale, par le souhait des Blancs, soutenu par la loi, de maintenir les gens de couleur à l'écart - mais tout de même suffisamment proches pour qu'ils restent disponibles comme main-d'oeuvre et consommateurs. Puisque les Blancs contrôlaient les mines, l'industrie, le commerce, les services municipaux, la répartition des terres et le gouvernement, leurs désirs faisaient loi, et ce jusqu'à ce que l'apartheid commence à partir à vau-l'eau au milieu des années 1980." Mais en dehors de ces quelques mots qui ouvrent son album sur TJ et de certaines légendes, rares sont, dans l'exposition, les commentaires de David Goldblatt. Photographe de presse dès le commencement de david goldblatt, david, goldblatt, rétrospective, exposition, fondation, henri cartier bresson, hcb, prix, parcours, biographie, tj, johannesburg, marian goodman, galerie, photo, photographiel'Apartheid, c'est l'objectif qu'il a choisi pour construire une oeuvre critique à partir des années 1960, récompensée en 2009 par le prestigieux prix Henri Cartier Bresson. En ce début d'année, pas moins de deux rétrospectives de son travail en Afrique du Sud ont lieu à Paris : la première, à la galerie Marian Goodman, s'est achevée le 19 février ; la seconde se poursuit jusqu'au 17 avril à la fondation HCB.

Cette histoire n'est pas une ; aussi David Goldblatt refuse-t-il de s'ancrer dans un point de vue unique : "Johannesburg est une ville fragmentée. Ses différentes parties ne s'intègrent pas de façon homogène. Et elle porte un nom qui ne se prononce pas facilement. Il n'est pas surprenant que les habitants de ses fragments, qui sont terriblement divisés en termes de classe, de culture, et en particulier de race, aient leurs propres noms, surnoms, élisions, diminutifs et translittération linguistiques pour la nommer." Il n'est donc pas étonnant non plus que, pour la dépeindre, Goldblatt multiplie les sujets et les approches photographiques. La première salle de l'exposition, qui regroupe une soixantaine de clichés pris entre 1950 et 1990, alterne ainsi portraits posés, photographies de groupes prises à la dérobée, vues de bâtiments. Mais deux choses demeurent : à travers les visages et les lieux photographiés, c'est toujours "TJ" qui est montrée et, de TJ, les événements et les tensions qui la divisent.

En corollaire, un autre fil conducteur de son oeuvre : la figure du double, qu'elle soit marque de similitude ou d'opposition. A gauche du portrait de la jeune indienne dans la boutique de son père sont ainsi accrochées deux vues de la boucherie de Hassimia Sahib. Celle qui est la plus en hauteur a été prise en 1976. Pas de grand angle, le bâtiment se retrouve donc coupé par le cadrage. Nulle trace de vie dans ou autour du lieu ; on distingue à peine, à travers les barreaux d'une fenêtre, les morceaux de viande pendus. Le reste n'est que solitude profonde. Les seuls signes de vie urbaine sont un câble tendu au-dessus du toit et, dans le coin inférieur droit, l'ombre d'un panneau de circulation. David Goldblatt photographie la dévastation avant son avènement ; car, au-dessous, une photographie en plan large du même bâtiment dix ans plus tard laisse percevoir non seulement le bâtiment amputé de toute sa partie droite, mais aussi les nouvelles maisons des Blancs. Celles-ci ont remplacé les édifices dont la destruction a été ordonnée par le Group Areas Act. Cette fois, ni ombres, ni câble. En revanche, la route dont on ne distinguait qu'une infime partie sur le premier cliché est complètement dévoilée. Sur cette route, personne, comme si l'exil des populations de couleur au profit des Blancs avait renforcé la désertification de l'endroit. Et les deux instantanés de l'autre côté du portrait de la jeune fille soulignent à nouveau la dimension duelle de la ville. L'un représente un marchand de tableaux, l'autre cadre sur un lit double avec cette légende : "La chambre d'Ozzie et Sarah Docrat avant la destruction de Fietas conformément au Group Areas Act. Afin de les faire david goldblatt, david, goldblatt, rétrospective, exposition, fondation, henri cartier bresson, hcb, prix, parcours, biographie, tj, johannesburg, marian goodman, galerie, photo, photographieentrer dans la nouvelle chambre des Docrat à Lenasia (la zone réservée dans laquelle les Indiens de Joburg étaient forcés de vivre), il fallut enlever quinze centimètres à chacun des lits." Encerclée par ces quatre clichés, la jeune fille au regard triste apparaît plus oppressée encore. Cette dualité semble d'autant plus inexorable qu'elle réapparaît aussi sur une série de clichés de trente ans plus récents. Comme si, d'une décennie à l'autre, la ville photographiée par Goldblatt n'avait fait que parcourir un chemin circulaire.

Chaque lieu, chaque personne, chaque objet devient porteur de ce fossé qui se creuse, béant. L'alimentation, par exemple : d'un côté, une photographie prise à la crémerie de Sofasonke en 1972 montre quelques bouteilles de lait alignées dont un modeste carton manuscrit indique le prix ; un peu plus loin, posés sur un plateau en argent, un bougeoir, un verre et deux compotiers de qualité appartenant à la famille Kentridge à Houghton. A cette opposition répond le contraste entre une vue de la riche seconde avenue de Johannesburg et le stand de fortune d'un vendeur de chaussures. Sous le premier cliché où apparaissent d'immenses batîsses neuves, un homme vend des chaussures, séparé du monde aseptisé des Blancs par un grillage de barbelés. Une inégalité obscène que des clichés en couleur mettent encore au jour, dans les années 2000. Par deux vues aériennes, les deux seules de l'exposition, David Goldblatt porte tour à tour son regard sur un quartier de banlieue riche et un bidonville peuplé par plus de cent cinquante mille noirs de Johannesburg. "Aujourd'hui, le racisme officiel a cessé ; les gens peuvent dorénavant vivre où bon leur semble et beaucoup le font. Mais les différences de classes, généralement liées aux races, sont devenues la nouvelle forme de division."
 
Dans cette fracture entre Blancs et Noirs, riches et pauvres, david goldblatt, david, goldblatt, rétrospective, exposition, fondation, henri cartier bresson, hcb, prix, parcours, biographie, tj, johannesburg, marian goodman, galerie, photo, photographiehabitants d'une zone ou de l'autre, David Goldblatt a tranché : depuis une dizaine d'années, il tourne son objectif vers ceux qu'il appelle les "ex-offenders", les anciens délinquants sortis des prisons de TJ. "Je voulais aller au delà des statistiques et rencontrer certains de ces 'criminels' en personne. Je voulais faire leurs portraits et leur demander : qui êtes vous, qu’est-ce qui vous pique, qu’avez-vous fait, comment en êtes-vous arrivés là, que pensez-vous de ce que vous avez fait, qu'allez vous devenir maintenant ?" A nouveau, le noir et blanc. Chaque sujet pose dans un lieu signifiant, celui où il a commis son crime ou celui où il a été arrêté. Sous chaque cliché, en une dizaine de lignes, Goldblatt lui donne la parole : "Est-ce que vous pourriez s'il-vous-plaît me donner votre porte-monnaie et votre téléphone afin que je ne vous fasse jamais de mal ? Ouais je disais s'il-vous-plaît, raconte Errol Seboledisho, ouais, je demandais si gentiment parce que... j'étais gentil et j'allais à l'église." Être né du "bon" côté, ou pas. Puis les conditions de vie, l'antagonisme profond dans les perspectives qui leur sont offertes, qui dirigent les individus auxquels le photo-reporter s'intéresse vers de plus ou moins bonnes voies.

Mais le regard de David Goldblatt n'est pas moraliste. Si la domestique noire prise en gros plan sur Abel road avec sa coiffure stricte et sa chainette dorée n'est pas moins digne que l'écolier blanc d'Hillbrow, le regard sévère de cette dernière ne la rend pas plus sympathique que l'enfant dont le pull troué montre que lui aussi n'est pas épargné par la misère. Le propos n'est jamais de juger ou de hiérarchiser les sujets, mais de dénoncer la mise en place et le maintien d'inégalités telles que pour certains il n'est d'autre choix que celui de la criminalité. Et même si l'élection de Nelson Mandela en 1994 a mis fin à l'Apartheid, TJ porte les stigmates de son histoire tourmentée, ce dont témoigne encore l'une des rares photographies en couleur de l'exposition. Sur Bush Babies occur in this area (2007), un immense panneau prévient : "Criminals beware" ("attention aux criminels"). Au milieu d'affichages délabrés, seul grand panneau de facture industrielle, il domine le paysage et incarne le chemin qu'il reste à parcourir pour recoller les fragments d'une ville en pleine mutation, la Johannesburg aux mille visages. 
 
Marion Point
Le 21/02/11
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  David Goldblatt, TJ 1948-2010, jusqu'au 17 avril 2011
 
Fondation Henri Cartier-Bresson
  2 impasse Lebouis
  75014 Paris
  Tlj (sf lun) 13h-18h30
  Samedi 11h-18h45
  Nocturne Mercredi (20h30)
  Tarif plein : 6 €
  Tarif réduit : 3 €
  Rens. :  01 56 80 27 00 6 €

  David Goldblatt, du 15 janvier au 19 février 2011
  Galerie Marian Goodman
  79 Rue Du Temple 75003 Paris




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Crédits et légendes photos
Vignette sur la page d'accueil & photo 4 : Un aiguilleur de train qui rêvait d’un jardin sans ciment et sans briques irrigué par ce réservoir sur son lotissement, 1962. Épreuve à la gélatine argentique 40 x 50 cm Courtesy de l’artiste et galerie Marian Goodman, Paris/ New York ©David Goldblatt
Photo 1 Yaksha Modi, la fille de Chagan Modi, dans la boutique de son père avant sa destruction conformément au Group Areas Act, 17th Street, Fietas. 1976 Copyright David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris
Photo 2 Un propriétaire de lotissement, sa femme et son fils ainé déjeunant, Wheatlands, Randfontein, Septembre 1962. Épreuve à la gélatine argentique 40 x 50 cm Courtesy de l’artiste et galerie Marian Goodman, Paris/ New York ©David Goldblatt
Photo 3 Sur Eloff Street. 1967 Épreuve à la gélatine argentique 30 x 40 cm Courtesy de l’artiste et galerie Marian Goodman, Paris/ New York ©David Goldblatt
Photo 5 Domestique pendant son après-midi de repos, Sunninghill, Sandton, 23 juillet 1999, Copyright David Goldblatt Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris