L`Intermède
Exposition : William Klein à la Maison Européenne de la photographie, jusqu`au 15 janvier 2012.

"TOUT EST ROME, rien n'est exclu." C'est avec cette formule qu'Alessandra Mauro, commissaire de l'exposition Roma + Klein à la Maison Européenne de la Photographie, résume la ballade photographique de William Klein dans la capitale italienne des années 1950. Plus précisément la seconde moitié de celle-ci, de 1956 à 1960. Lorsque le peintre, graphiste et photographe, déjà célèbre pour son travail âpre à New York, part apprivoiser une ville inconnue, en laquelle il voit "une langue à apprendre, une ville à déchiffrer et à connaître". Les images en noir et blanc qu'il en tire sont rassemblées dès 1959 dans un livre, réédité en 2009 aux éditions du Chêne. À la MEP, c'est une soixantaine de ces tirages, tous en grand format, des ruines du Forum aux familles à moto en passant par les bonnes sœurs édentées de la place Saint-Pierre, qui font apparaître Rome dans toutes ses contradictions.

Par Clara Pailharey

william klein, william, klein, exposition, mep, maison européenne de la photographie, maison, photographie, rétrospective, rome, livre, photo, photographie, portrait, biographie, parcours, interviewAu DÉPART, il y a le hasard. En 1956, après le succès de son album sur New York, sa ville natale, William Klein arrive à Rome sur invitation de Federico Fellini. Le photographe, qui n'a alors que 28 ans, s'apprête à assister le grand Fellini sur le tournage des Nuits de Cabiria. Mais un certain nombre de problèmes retardent la réalisation et le projet est remis en question. "Que reste-il à faire pour Klein ? Rien… ou peut-être tout", explique Alessandra Mauro. Il se lance alors à la conquête de la ville, dont il a tout à découvrir. Avec dans ses bagages Pier Paolo Pasolini, Ennio Flaiano ou encore Alberto Mioravia, "les nouvelles figures de proue du monde littéraire et artistique italien".


Théâtre
 
"ROME EST UN FILM, et Klein l'a réalisé." Dès l'époque, Fellini salue en Klein un autre cinéaste qui, comme lui peut-être, raconte Rome. Ce pêle-mêle d'instantanés arrachés à la volée donne bien l'impression d'un gigantesque tournage en train de se faire. Il y a des acteurs - les Romains, en perpétuelle représentation -, des décors grandioses - les ruines du Forum ou du Colisée -, un synopsis, qui mêle la grande Histoire au quotidien trivial des habitants d'une ville occidentale en ce milieu se siècle. Tout y est dévoilé. Même les coulisses du tournage : la photographie d'un salon de coiffure devient le cliché volé d’un paparazzi qui serait parvenu à immortaliser les artistes en train de se préparer dans leur loge. Est-ce le personnage au premier plan, qui paraît aujourd’hui si caricatural, qui produit cet effet ? Cheveux bruns plaqués en arrière, front dégagé, lunettes noires, petites moustaches à la Clark Gable, cigarette aux doigts et costard intégral : cet acteur est prêt à jouer sa scène. Derrière lui, toute l'activité du salon s'est figée un instant, le temps d'un clic. Tout le monde regarde l'objectif : un homme assis devant le miroir, les joues badigeonnées de mousse à raser, qui se contorsionne pour apparaître sur la photographie ; un barbier, qui a arrêté son travail, le temps de la pose ; ou encore d'autres hommes au fond de la boutique, journal à la main, qui attendent leur tour.

"À ROME, étant données les difficultés de logement, on vit plus dans la rue que chez soi, écrit Pasolini. La rue est conçue comme un théâtre. Chez soi personne ne nous voit, dans la rue on a un public. (…) Les Romains ne sont heureux que quand ils se promènent dans la rue." Témoin, le cliché Piazzale Flaminio (1956), sur lequel la population de Rome se fixe, le temps d'un feu rouge. Le sentiment d'une mise en scène n'est peut-être pas tant créé par le bellâtre aux lunettes noires au premier plan sur sa Vespa, les bras croisés, l'air désinvolte, que par le couple qui flirte à l'arrière-plan. Une femme plantureuse, tout de blanc vêtue, sert la main d'un bel homme au costume clinquant, et lui sourit sans vergogne. La coquette et le "charmeur cynique", comme le surnomme Klein, paraissent tout droit sortis d'un film muet tant on dirait qu'ils miment grossièrement une scène de badinage. Dans un autre genre, le regard des protagonistes de la série des ménages se déplaçant à deux ou à trois sur une seul Vespa, pénètre l'objectif. Les yeux du petit garçon de Sainte Famille à moto (1956), noirs et perçants, qu'accompagne l'air grave de sa mère aux sourcils froncés et aux joues pendantes, dramatisent la scène. Mais la série est aussi marquée par un couple vieillissant aux lunettes noires et aux larges sourires, qui salue l'objectif à l’image de stars hollywoodiennes. Chaque personnage se met ainsi en scène, dans des pièces tantôt comiques, tantôt tragiques.

 

Irrévérence

SI LES ACTEURS interprètent leur rôle, ce n'est pas pour autant qu'ils le prennent tout à fait au sérieux. Peut-être est-ce le décalage entre la majestueuse Rome antique ou la dévote Saint-Pierre de Rome, et la petite bourgeoisie des années 1950 se baladant sur sa Vespa ou le blanc immaculé des costumes des hommes d'affaires aux lunettes noires, moustaches et cigarette, qui oblige les habitants de cette ville a gardé une bonne dose d'ironie. Offrant là à Klein un grand écart dans lequel il peut s'engouffrer : "Pour entrer dans le Rome de Klein, il faut être prêt à découvrir, sans aucune sorte de hiérarchie, les graffitis sur les murs et les portraits de réalisateurs célèbres, les enseignes des magasins, les panneaux publicitaires et les panoramas grandioses du Forum romain", indique la commissaire. La coexistence de ces mondes antagonistes prend sa forme la plus comique dans Cinecittà (1956). Le gardien du magasin d'accessoires du célèbre studio est avachi sur un somptueux siège antique sculpté, ventripotent, col ouvert, cigarette à la main, et tourne le dos à deux Romains de pierre nus en plein william klein, william, klein, exposition, mep, maison européenne de la photographie, maison, photographie, rétrospective, rome, livre, photo, photographie, portrait, biographie, parcours, interviewcombat au corps à corps. L'œuvre d'art antique dévoile les corps athlétiques des deux lutteurs en pleine action, offrant un contraste cocasse avec les flancs arrondis du gardien oisif. Comble de l'anachronisme : la statue est posée sur une table cachée par une Vespa, certainement propriété du gardien. On dirait donc bien que les gladiateurs se battent … sur le scooter. Le gardien, tant il est badaud, en paraît presque insolent.

CE M
ÊME SENTIMENT se retrouve à la vue de nombreux personnages immortalisés par Klein : des femmes rient la tête en arrière, à gorge déployée, comme si elles se moquaient de leurs spectateurs. À côté d'elles, des hommes font les pitres et cachent leurs grimaces derrière des lunettes noires. Et si ce sens aigu du ridicule et de l'ironie était une force de résistance ? Résistance face à un passé immédiat assombri par la guerre, résistance face à un futur incertain, mais aussi résistance face à toutes sortes de pouvoir. Les œuvres de Klein peuvent faire écho à ce refrain populaire dans l'Italie des années 1920-30 : "Non t'arrabiare / La vita e breve…" ("Faut pas t’énerver / La vie est brève…"). Henri Béraud, journaliste français, raconte dans Ce que j’ai vu à Rome (1929) que la rengaine avait été censurée car les Italiens glissaient à travers elle une certaine irrévérence adressée à leur Duce. Et Klein cite Hippolyte Taine dans son ouvrage : "[Les gens d’ici] savent flâner, bavarder, se contenter du peu qu’ils ont. (…) Le sans-gêne est complet ; ils ne connaissent pas les petites contraintes de notre société, la réserve et la politesse."
 

Romaines
 
PARMI LES ACTEURS qui jouent devant william klein, william, klein, exposition, mep, maison européenne de la photographie, maison, photographie, rétrospective, rome, livre, photo, photographie, portrait, biographie, parcours, interviewl'objectif de Klein, les femmes ont le beau rôle. Ce sont tour à tour de jeunes filles qui revendiquent leur liberté, des mannequins à qui les passants mettent des mains aux fesses, des nonnes édentées émues aux larmes à la vue de leur pape. Klein a photographié cinq jeunes femmes marchant dans Rome, bras dessus bras dessous, en procession. Dans l'exposition comme dans l'ouvrage, cette image est associée à un texte d’Hippolyte Taine qui raconte qu'une femme serait morte de froid alors qu'elle s’était enfuie un soir pour rejoindre un homme. "Ses amies ont fait une sorte de démonstration et sont venues en troupe baiser le corps ; à leurs yeux, c'était une martyre, morte pour la cause de l’idéal." On imagine aisément que ces femmes, dont trois d'entre elles affrontent fièrement l'objectif, sont les "amies" qui vont rendre un dernier hommage au corps inanimé de la défunte. Le cortège devient alors celui d'une manifestation féministe qui réclame des droits et qui marche vers sa conquête.

ABANDONNANT SON STYLE new-yorkais abrupt, Klein pousse à son paroxysme sa volonté de raconter des histoires, jusqu'à mettre en scène certaines images. C'est frappant dans le cas de la commande du magazine Vogue, en 1960, qui l'invite à photographier la haute couture italienne. Lorsqu'il voit les robes des mannequins, noir et blanc, il apparaît "comme une évidence qu'il fallait montrer les mannequins en train de traverser la Piazza di Spagna sur les zébrures du passage piéton. Les filles allaient faire des allers et retours, se croiser, se voir puis se retourner après coup", explique-t-il. Soit deux femmes maquillées, aux gants blancs, dans des robes cintrées noir et blanc reflétées par les rayures du passage clouté, défilant sur cette piste improvisée telles des poupées de cire animées. Mais certains passants prennent les mannequins pour des prostituées et commencent à les toucher, mettant fin à la séance en décor naturel dont Klein aura tiré l'une des photographies de mode les plus célèbres, sur le fil entre la vie et la fiction.

MAIS LE PHOTOGRAPHE AM
ÉRICAIN reste attaché au réel. Et loin des figures contrôlées des mannequins de Vogue, il approche son objectif du visage disgracieux des religieuses de la place Saint-Pierre acclamant le Pape. Leur joie incommensurable déborde de leur sourire édenté. Le contraste est frappant avec cette petite fille au premier plan, les mains en prière : elle observe une retenue adulte, quand les soeurs ont cédé à leurs pulsions infantiles. Et derrière elles, une foule s'est formée comme de coutume à chaque apparition papale. C'est aussi cette Rome mystique que Klein a voulu représenter : "Il faut mesurer le poids d'une ville qui est encore un haut lieu spirituel où le Vatican non seulement dicte les heures de prières mais également la politique intérieure", note Alessandra Mauro. Tout l'enjeu, pour Klein, est de comprendre comment les Romains vivent dans une ville où se mêlent tant d'héritages différents. S'ils jouent constamment un rôle sur le théâtre de la ville, ils ne sont pas dupes. Ils jouent comme on va au théâtre. Pour vivre la catharsis. william klein, william, klein, exposition, mep, maison européenne de la photographie, maison, photographie, rétrospective, rome, livre, photo, photographie, portrait, biographie, parcours, interviewPour jouir de la distance que met chaque acteur entre lui-même et son personnage. Pour survivre.

C.P.
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à Paris, le 22/12/2011


Roma + Klein
Jusqu'au 8 janvier 2012
Maison Européenne de la Photographie
5/7 rue de Fourcy 75004 Paris
Mer - dim 11h - 20h
Tarif plein : 6,5 €
Tarif réduit : 3,5 €
Gratuit le merc. 17h - 20h

Rens. : 01 44 78 75 00
 



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Crédits et légendes photos
Vignette sur la page d'accueil & 4 : Piazzale Flaminio, 1956. © William Klein
Photo 2 Divino Amore, 1958. © William Klein
Photo 3 Forum Romain, Dorothy Mc Gowan habillé Fabiani, 1957. © William Klein