L`Intermède
messerschmidt, franz, xaver, franz xaver messerschmidt, exposition, rétrospective, louvre, le louvre, biographie, visage, visages, sculpture, caractère, caractères, sculptures, folie, démence, vienneL'étranger
C'est sans doute le décalage entre la sur-expressivité des grimaces - lèvres scellées par de mystérieuses bandes de tissu, mâchoires crispées et autres bouches grand ouvertes et distendues par la douleur - et le regard vide des sculptures de Franz Xaver Messerschmidt (1736-1783) qui provoque cet étrange sentiment d'absence. Et qui ne permet jamais, alors que chaque élément du visage y est détaillé à l'extrême, d'insuffler un sentiment de vie. Des rictus de fantômes, en somme, comme en témoigne la série de caractères en reliefs dans l'exposition que le Louvre consacre au sculpteur allemand jusqu'au 25 avril.

Si la postérité a surtout retenu du travail du sculpteur allemand les ouvrages que son frère a retrouvé dans son atelier à sa mort, Franz Xaver Messerschmidt a pourtant marqué son époque par des travaux d'un tout autre style. Né dans une petite ville de Bavière, il suit très tôt les traces de son oncle sculpteur à la cour. Devenu compagnon à l'âge de dix-huit ans, il quitte l'Allemagne pour l'Autriche, où il s'inscrit à l'Académie des beaux-arts de Vienne. Le succès ne se fait pas attendre : avec le soutien de Martin Van Meytens (1695-1770), directeur de l'Académie, il obtient rapidement honneurs et reconnaissance. De son travail de sculpteur à la cour date le monumental buste de l'impératrice Marie-Thérèse, une pièce qui témoigne autant du fossé entre son travail d'alors et ses têtes de caractères que de son talent. Parmi toutes celles présentées dans l'exposition au Louvre, ce portrait en relief est le seul dont le buste du personnage est entièrement sculpté. Demande explicite du commanditaire, fait lié à l'importance du modèle ou style qui se cherche encore ? 

Toujours est-il que ce travail est l'occasion pour messerschmidt, franz, xaver, franz xaver messerschmidt, exposition, rétrospective, louvre, le louvre, biographie, visage, visages, sculpture, caractère, caractères, sculptures, folie, démence, vienneMesserschmidt de prouver sa virtuosité. La souplesse du drapé de la robe et des rubans de la coiffure rivalise avec la précision du ciselé. Et bientôt, les commandes officielles affluent. Après avoir réalisé les bustes de personnalités politiques comme François Premier de Bavière, Joseph II ou Marie-Isabelle de Parme, il poursuit son travail de portraitiste sur d'autres modèles. Ce sont alors les personnalités des Lumières viennoises qui se prêtent à son burin et lui offrent la possibilité d'affiner un style qui se déploiera pleinement dans ses ultimes visages : tête disposée frontalement, yeux non incisés, absence d'épaules et cou pointu, le tout monté sur un bloc de métal. Loin d'être des portraits réalistes, les têtes sont stylisées à l'extrême. Les deux côtés sont parfaitement symétriques, et la dimension fantomatique est renforcée par la texture lisse du métal sculpté.

Parmi les personnages dont le faciès est ainsi saisi, Franz Christoph von Scheyb est sans doute l'un des plus emblématiques. Au vide du regard et à l'impression d'apesanteur liée à l'absence de buste s'oppose une capture minutieuse de l'expression de l'homme, du creux léger de la base du nez aux moindres plis de son visage. Le même souci du détail se retrouve dans le portrait du prince Joseph Wenzel : les sourcils sont arqués, le front plissé et des rides d'expression traversent le visage depuis la base du nez. Autant d'illustrations éloquentes des recherches de Messerschmidt sur le visage humain et sur la manière dont il est animé par les passions, recherches qui sont d'ailleurs le fait non seulement d'un goût personnel mais aussi de préoccupations de ses contemporains. En cette fin de XVIIIe siècle, Goethe définit le génie comme l'art de transgresser, d'exacerber les lois existantes, dont celles de la nature ; les travaux sur l'expression des passions sont au coeur de l'enseignement académique ; et l'étude du caractère des hommes d'après les aspects de leur anatomie (la physiognomonie) est de plus en plus fréquente. Messerschmidt subit peut-être aussi l'influence de son ami Franz Anton Mesmer (1734-1815), médecin célèbre pour sa théorie sur les fluides qui détermineraient le caractère humain. L'idée d'identité liée au portrait est ainsi abandonnée, au profit de l'étude des manifestations physiques des émotions humaines. La recherche d'une expression ou d'une attitude juste, en dehors de toute autre préoccupation concernant le modèle, est à ce point saillante qu'après sa mort, ces oeuvres encore inconnues sont baptisées "têtes de caractères". Chacune est d'ailleurs nommée sur l'idée d'une expression : L'homme de mauvaise humeur, L'homme renfrogné, L'homme qui pleure comme un enfant ou encore L'homme au noble coeur.

messerschmidt, franz, xaver, franz xaver messerschmidt, exposition, rétrospective, louvre, le louvre, biographie, visage, visages, sculpture, caractère, caractères, sculptures, folie, démence, vienneL'écrivain philosophe Friedrich Nicolai (1733-1811), témoin des pratiques de Messerschmidt, rapporte que le sculpteur se prenait lui-même pour modèle, multipliant les grimaces devant sa glace et allant jusqu'à se pincer pour obtenir l'expression de la douleur. Technique grâce à laquelle il a pu façonner des "têtes simples, conformes à la nature". Voir le fameux Homme qui baille : les paupières de ses yeux fermés sont contractées, produisant dans leur mouvement une série de plis entre les arcades et dans le coin des yeux, et entraînant le nez qui se retrousse ; la bouche est ouverte au point que le menton s'enfonce dans le cou ; les dents apparaissent sous la lèvre supérieure tendue et la langue est toute contractée. La même précision se manifeste dans les traits de L'artiste tel qu'il s'est imaginé en riant : une tension patente se lit dans les plis du cou, les yeux mi-clos, les sourcils rapprochés et les lèvres dont le sourire crispé laisse voir les dents. La frayeur produite joue sur le paradoxe du rire, à la fois tension et relâchement, mais renforce également le voile d'inquiétude qui recouvre l'ensemble de la production de l'artiste. Cet aspect est flagrant dans la lithographie que publie le journal Der Adler pour présenter les têtes sculptées au grand public. Et en effet, à y regarder de près, il n'y a guère que Le doux sommeil paisible dont les yeux fermés et les traits reposés invoquent une forme de sérénité. Partout ailleurs dominent ces pupilles non incisées qui semblent révulsées, ces traits tirés, ces muscles tendus.

Peut-être Messerschmidt, en entomologiste des traits humains, a-t-il voulu mettre à jour l'inquiétante étrangeté de l'homme. Mais un événement concomitant à la création de ses premières têtes sculptées sème le doute : en 1774, un poste de professeur se libère à l'Académie des beaux-arts de Vienne. Il est le candidat idéal pour la fonction. Mais non contents de lui refuser cette place, les membres de l'institution jugent même nécessaire de renvoyer l'artiste en raison des troubles psychiques qui affectent son comportement. Dépité, il quitte Vienne messerschmidt, franz, xaver, franz xaver messerschmidt, exposition, rétrospective, louvre, le louvre, biographie, visage, visages, sculpture, caractère, caractères, sculptures, folie, démence, vienneavec les quelques têtes qu'il a déjà sculptées et s'installe à Presbourg, où il se consacre presque exclusivement à la réalisation de ces visages. Messerschmidt souffre-t-il, alors, de troubles psychiques ? A mesure que l'on avance entre les têtes sculptées, la question se fait de plus en plus présente : là, des visages complètement rentrés dans leur cou ; ailleurs, des bouches scellées par d'étranges bandelettes. Et, présentée dans le catalogue mais trop fragile pour être déplacée jusqu'au Louvre, ultime pièce, étrangeté absolue : la tête au bec en albâtre, dont les traits sont si tendus qu'ils ne paraissent plus humains.

Les textes de Friedrich Nicolai font écho aux perturbations de son ami, lui qui écrit que "l'artiste se disait persécuté par des esprits qui le faisaient souffrir moralement et physiquement, notamment dans le bas-ventre et les cuisses. Il se regardait dans un miroir, se pinçait le corps en faisant diverses grimaces. Avec celles-ci, il entendait changer les expressions de son visage de manière à devenir maître de l'esprit des proportions qui le tourmentait." Une façon de se réapproprier un visage qui semblait devenir autre, de façon quasi obsessionnelle : quarante-neuf têtes ont été retrouvées, peut-être certaines ont-elles été perdues. Mais Messerschmidt ne s'abandonnera jamais exclusivement à cette série, exécutant des commandes de personnalités politiques jusqu'à sa mort en août 1783. Alors, folie ou science extrême ? Fruit d'hallucinations ou étude approfondie du visage humain, dans la droite ligne de son ami Mesmer ? Le doute plane sur les ultimes créations de ce sculpteur qui semblait ne les modeler que pour lui et qui n'a laissé aucun écrit à leur sujet. Quoi qu'en dise Friedrich Nicolai, quoi qu'en pensent les nombreux psychanalystes qui se sont penchés sur son oeuvre, c'est dans le secret de son atelier et avec ces têtes à la lisière de l'humain, jamais rattachées à des corps, que Messerschmidt est allé jusqu'au bout de son génie.
 
Le 19/03/11
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  Franz Xaver Messerschmidt
, jusqu'au 25 avril
  Musée du Louvre 
  Aile Richelieu
  Tlj (sf mar) 9h - 18h 
  Nocturne mer et ven (22h) 
  Tarif plein : 10 €
  Gratuit : le 1er dimanche de chaque mois, - 26 ans, chômeurs, enseignants.















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Crédits et légendes photos
Vignette sur la page d'accueil : L’Odeur forte (variante) 1771-1783 Métal (alliage de plomb et d’étain ?) H. 48,9 ; l. 23 ; pr. 32 cm Londres, Victoria and Albert Museum, © V&A Images/Victoria and Albert Museum, London
Photo 1 L’homme qui bâille 1771-1781 Etain ( étain 97,4%, plomb 1,4%, cuivre 1,4%) H.43; 1.22; pr.24 cm Budapest, Szépművészeti Múzeum © Szépművészeti Múzeum, Budapest
Photo 2 L’homme renfrogné 1771-1783 Albâtre tacheté H.40; 1.26; pr. 24,8 cm Los Angeles, The J.Paul Getty Museum © Los Angeles, The J. Paul Getty Museum
Photo 3 L’Homme qui pleure comme un enfant 1771-1783 Alliage d’étain et de plomb (étain 52,6 %, plomb 46,1 %) H. 44 ; l. 22 ; pr. 25 cm Budapest, Szépművészeti Múzeum, 51.936 © Budapest, Szépművészeti Múzeum
Photo 4 L’Homme de mauvaise humeur 1771-1783 Alliage de plomb et d’étain H. 38,7 ; l. 23 ; pr. 23 cm Paris, musée du Louvre © 2010 Musée du Louvre/ Pierre Philibert
Photo 5 L’Artiste tel qu’il s’est imaginé en train de rire 1777-1781 Étain H. 43,1 ; l. 23 ; pr. 25 cm Belgique, collection particulière © Bruxelles, Photo d’Art