Perfect Crime, la pièce écrite par Warren Manzi en 1980, est sur les planches du Off-Broadway à New York depuis 1987 et, à ce titre, détient plusieurs records. Parmi eux, le nombre de représentations depuis sa création (10 000) et, surtout, le record cité par le Guiness de la comédienne principale, Catherine Russel qui, en 14 ans, n'a loupé que quatre représentations ! Recette d'une addiction qui dure.
Lorsque Margaret Thorne Brent s'exprime, c'est avec colère. La salle est saisie d'un malaise lorsque sa voix enrouée, presque rauque, retentit. C'est cette même voix au timbre irrité, malgré les efforts pour paraître désinvolte, qui trahit un personnage qui se veut pourtant serein, établi, confiant. Car Margaret est une femme qui a réussi : psychiatre de renom, diplômée de Harvard, elle est sur le point d'achever son prochain best-seller. Mariée à un richissime gentleman britannique, Harrison Brent, elle ne peut que se réjouir de son ascension et de la reconnaissance sociale autant que scientifique dont elle fait l'objet. Mais de cette silhouette svelte et attrayante ne s'échappe qu’un courroux grinçant et lancinant.
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Au fil des années, elle est devenue un peu plus comme moi et je suis devenue un peu plus comme elle", confie Catherine Russell, celle qui incarne depuis plus de dix ans Margaret Thorne Brent. "
J'étais très jeune quand j'ai accepté le rôle et c'était un vrai défi de jouer cette femme agressive et manipulatrice. Mais je pense qu'au fil des années, Margaret est devenue plus douce par certains aspects et puis de mon côté, j'ai gagné en assurance." Tous les soirs, à l’angle de la 50e Rue de et de Broadway, Margaret semble avoir une revanche à prendre. Surtout sur les hommes, qui peuplent cette histoire de meurtres.
Ils sont trois, qui vont et viennent dans la maison des Brent, installée dans une petite ville du Connecticut et dont l'on ne verra que le salon. "
L'auteur a voulu recourir à la recette classique d'une bonne fiction : l'unité de temps, de lieu et d'action, explique Catherine à propos du décor unique qui s'offre tout au long des deux heures de jeu
C'est une vraie pièce à l'ancienne." Sur un fond de papier peint vert sombre, les personnages circulent avec peine entre les meubles placés dans un espace exigu, à quelques pas à peine du public. "
Le fait que les spectateurs soient aussi proches renforce l'ambiance claustrophobe de la pièce. Il n'y a aucune échappatoire possible."

A la fois chaleureux et luxueux, le salon au charme anglais, avec ses meubles sombres, ses fauteuils rouges, sa bibliothèque garnie et sa lumière feutrée présente un premier indice : le tableau au-dessus de la cheminée, peint à même les briques du mur, jure avec l'élégance de son environnement. Un désert sommairement esquissé, habité par deux personnes, une tête de mort et un chien. Tandis que le premier personnage danse à côté de la tête de mort, le second est agenouillé et semble se diriger vers le chien situé à l'arrière du tableau. L'inspecteur Asher, qui vient interroger Margaret, suspectée d'avoir tué son mari, est intrigué par cette scène étrange. Ce à quoi Margaret précise qu'il s'agit d'un travail exécuté par son mari.
Une métaphore de son couple, puisque le mari est le personnage agenouillé, tandis que Margaret est incarnée par le chien - elle est d'ailleurs surnommée "
puppy" ("chiot"). Avant même que l'inspecteur Asher ne puisse demander plus d'éclaircissements, M. Brent entre nonchalamment dans la pièce, annulant ainsi tout soupçon de meurtre commis par sa femme. Se confondant en excuses, l'inspecteur quitte la pièce. Ses questions restent néanmoins en suspens dans un espace où Margaret et Harrison sont désormais seuls. Elle est inquiète : quelqu’un a dû les apercevoir la veille lorsqu'ils mettaient en scène la mort de Harrison et, pensant qu'il s'agissait réellement d'un meurtre, les a dénoncés à la police.
Une scène qui est rejouée à plusieurs reprises, toujours de la même façon : d'abord, les lumières s'éteignent. Puis, depuis le couloir, un homme se précipite dans la salle de bain, que le spectateur devine à gauche du salon. Il est poursuivi par une femme vêtue d'une robe de soirée aux tons verdoyants, sur laquelle tombe une longue chevelure aux reflets cuivrés. Affolée, la femme tient à la main un pistolet qu'elle actionne pour prendre la vie de l'homme ainsi que la sienne. Inlassablement, Margaret rejoue cet enchaînement tragique à l'aide d'une perruque et d'un enregistrement laissé par l'une de ses patientes qui indique lui avoir laissé un indice.

Margaret erre. Sa patiente a-t-elle rêvé ou décrit-elle un souvenir véritable ? Elle tente de comprendre mais personne ne lui en laisse le temps. Sans cesse, les hommes la sollicitent ; l'inspecteur Asher le premier, convaincu de ne pas avoir obtenu toutes les réponses à ses questions et qui ne se lasse pas de rendre visite à la très séduisante psychiatre au caractère bien trempé. Puis Harrison Brent, en mal d'amour et d'attention. Et enfin les patients, que Margaret reçoit dans son salon qui sert également de cabinet. Lionel Mc Auley souffre ainsi d'une obsession symptomatique : celle d'être célébré comme un meurtrier notoire. Il confesse même être déjà passé à l'acte en tuant sa femme à la suite d'une crise de jalousie. Margaret, doutant de ses paroles, accepte de lui faire revivre la scène à des fins thérapeutiques.
Tour à tour, Margaret est une psychiatre ambitieuse, une épouse assassinée, une patiente perdue, une inspectrice méticuleuse. A force d'être "la femme à tout faire", Margaret s'oublie et sombre. "
Elle se sent intimidée par les hommes, elle éprouve sa nature de femme comme un désavantage et met tout en œuvre pour paraître forte, invincible", ajoute Catherine Russell à propos de son personnage. Chaque nouvelle mise en abyme révèle de nouvelles pièces du puzzle sans pour autant élucider l'affaire : où s'arrête la réalité et où commence le fantasme des uns et des autres ? L'action est rythmée par des partitions de Mozart. Inspiré par son rôle principal dans la comédie musicale
Amadeus, l'auteur a intégré la mélodie sophistiquée du jeune prodige pour parfaire la tension dramatique qui va crescendo. A la fin de chaque "répétition" du meurtre du mari, un minuteur déclenche les notes de Mozart, plongeant le spectateur dans une fébrilité impatiente, mais délicieuse et irrésistible. Jusqu'au moment où tout bascule.